Travailleurs de rang: ces ressources précieuses

5 février 2021 | Chronique de Jeanne, Santé

Qu’on se le dise et qu’on se le répète: la pandémie nous a forcé à revoir nos priorités, certes, mais surtout elle pèse lourd sur le mental. 

Pourtant, la détresse psychologique, nos producteurs la connaissent depuis bien avant l’arrivée du fameux virus. Et bien qu’elle soit encore un sujet parfois tabou, ses effets sont bien réels. Rendez-vous compte: le taux de suicide est 2 fois plus élevé chez les producteurs agricoles que dans la population en générale. On parle de presque 51% des agriculteurs qui vivent avec un haut niveau de détresse psychologique au Québec. Des chiffres plus qu’inquiétants.

Entrevue avec Martine Fraser, travailleuse de rang de la Mauricie pour l’organisme Au cœur des familles agricoles (ACFA). 

Photo: gracieuseté de Martine Fraser

Travailleur de rang, ça consiste en quoi?

C’est une ressource d’aide, spécialisée dans les domaines agricoles. On est vraiment là pour outiller les agriculteurs/trices, peu importe la problématique qu’ils vivent. Le secteur agricole, c’est tellement complexe que c’est multi problématique: il y a du stress lié à la surcharge de travail, aux finances, aux conditions climatiques, aux conflits avec la relève ou avec la famille, ou encore des problèmes de violence. Le spectre qu’on couvre est très large. 

Donc, tu es comme une travailleuse sociale en fait?

Moi, ma job c’est d’être en première ligne, de manière préventive et proactive. Je suis formée aux problèmes de communication et de violences, mais si les problématiques sortent de mon champ de compétences, là je vais chercher des professionnels à référer pour mieux accompagner la personne. 

Couvrez-vous tout le Québec? 

Actuellement, on couvre 10 régions. Mais au besoin, on se répartit la job. Admettons qu’un producteur n’ait pas de travailleur de rang dans sa région, il ne sera pas laissé dans la “craque”.

C’est quoi la démarche? Qui contacte qui?

On fonctionne beaucoup par références. Parfois, c’est un voisin inquiet qui nous appelle pour nous avertir et nous laisser intervenir. Il y a vraiment une solidarité entre les producteurs. Sinon, ce sont des vétérinaires qui nous réfèrent, ou encore des gens du MAPAQ par exemple. Tout le monde est un peu nos yeux et nos oreilles.

D’autres fois, ce sont les producteurs qui appellent pour eux-mêmes. Ça c’est encourageant, car ce sont des gens qui ont généralement de la misère à aller chercher de l’aide. Seulement le tiers des producteurs appellent pour eux-mêmes, c’est très peu.

Quelles sont les problématiques prédominantes? 

Les détresses psychologiques qui reviennent le plus souvent sont la surcharge de travail et l’étau financier. Les producteurs/trices travaillent énormément pour une insécurité financière qui n’a juste pas de bon sens. Avec les dérèglements climatiques des dernières années, il y a beaucoup d’argent qui dort dans le champ, et le gouvernement ne rembourse pas 100% de ces pertes. Les risques à assumer sont énormes, et les agriculteurs les assument tout seuls.


“Ça fait aucun sens que ceux qui se lèvent tous les matins pour nourrir l’humanité vivent avec un tel niveau de stress et d’isolement”. 

Mais pendant la pandémie, le regain pour l’achat local a-t-il fait une différence?

Pendant la pandémie j’ai beaucoup entendu parler de la “reconnaissance du public”. J’ai l’impression que l’engouement pour l’achat local s’est essoufflé. Y’en a gros qui ont été obligés de jeter du lait en début de pandémie, ou d’euthanasier des porcs. C’est ça qui est difficile dans le contexte actuel pour nos producteurs. Ils doivent jongler avec tout un paquet de facteurs, sur lesquels ils ont très peu de contrôle, en espérant que “ça va bien aller”. 

C’est quoi la “plus-value” du travailleur de rang? 

Ce qui fait toute la différence, c’est que généralement les travailleurs de rang sont des personnes qui ont baigné dans le milieu agricole. Ça assure une crédibilité, ça inspire confiance aux producteurs. La beauté de cette job-là, c’est qu’on s’adapte à eux! Avec la pandémie c’est plus compliqué mais en général, on pouvait se promener sur les fermes, aider le producteur ou la productrice dans les champs, à vêler sa vache, ou encore à faire le train. On prend le temps qu’on nous donne, même si le producteur est au travail. Notre approche est très flexible, c’est aussi ce qui crée toute la force du réseau. Quand on comprend la réalité du métier et qu’on a vécu les mêmes, les gens ont plus confiance à se livrer et là, on peut développer une complicité et réellement aider. 

Tu trouves que c’est encore un sujet tabou, la santé mentale chez nos agriculteurs?

Je pense qu’il y a une certaine sensibilisation qui se fait avec nos déplacements. Les gens savent qu’on existe. Puis, collectivement, on met de plus en plus l’emphase sur l’importance de parler, de nommer quand ça va moins bien. Les tabous se brisent tranquillement, puis on le sent.

Un message que tu souhaiterais faire passer? 

Je veux vraiment que les gens sachent qu’ils peuvent compter sur le fait qu’on est là, et de jamais hésiter. Peu importe où vous vous trouvez au Québec, y’a quelqu’un pour vous quelque part. La prévention, on le fait dans nos étables, on le fait dans nos champs, pourquoi ne pas le faire avec notre santé? 


Si vous ressentez de la détresse ou du stress, ou si quelqu’un dans votre entourage vit des moments difficiles, n’attendez pas pour chercher de l’aide. L’ACFA répond à toutes les demandes partout au Québec, gratuitement et de manière confidentielle. Contactez le 450 768-6995.

Jeanne

Jeanne

Directrice de l'information

Jeanne écrit chaque mois une chronique d’opinion qui traite de sujets de communication et de marketing en agriculture.

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